Le tatoueur Taiki Masuda gagne sa bataille contre l’État japonais

  
 

Tatoueuses, tatoueurs,

 

Taiki Masuda, tatoueur des samouraïs, samouraï des tatoueurs, vient de gagner sa bataille judiciaire contre l'État japonais. Retour sur le roman de ce brigand au bord de l'encre.

 

Tatouage et Japon, l'histoire tumultueuse

 

Le Japon a eu de tout temps une relation contrariée avec le tatouage. Au IIIème siècle de notre ère, des tribus de l'Archipel pratiquaient une sorte de tatouage tribal qui s'est peu à peu éteint. Il faudra attendre le début de l'ère Edo (1600 – 1868) pour voir réapparaître cet art avec des motifs plus figuratifs. En 1811, pour contrer son expansion et sa popularité, plusieurs normes restrictives concernant le tatouage seront édictées. En 1872, cette pratique sera totalement interdite. Entre temps, en 1827, Kuniyoshi Utagawa et son disciple Yoshitoshi Utagawa vont dessiner les personnages du célèbre roman chinois Au bord de l'eau. Leurs dessins des cent huit brigands sont le fondement du tatouage traditionnel japonais que nous connaissons aujourd'hui et qui porte le nom d'Irezumi. Il sera adopté par toutes les classes sociales au Japon, bravant les interdits étatiques. Ce n'est qu'en 1948 que le gouvernement d'occupation révoquera l'interdiction, impressionné par la qualité du travail du grand Maître tatoueur Horiyoshi II.

 

Cependant, le caractère artistique et historique du tatouage japonais ne doit pas effacer la pratique du tatouage judiciaire. Cette peine complémentaire accompagnant la condamnation d'un criminel, assimilable au marquage au fer rouge, ne disparaîtra définitivement qu'au XXème siècle, faisant du Japon la nation ayant eu recours le plus longtemps à ce procédé barbare.

 

Un Japon contemporain toujours en guerre contre le tatouage

 

Malgré sa légalisation et son ancrage fort dans la culture nippone, l'Irezumi fait aujourd'hui face à de nouvelles attaques de la part du gouvernement. Depuis le début des années 1990, des lois anti-gangs visent à lutter contre les Yakuzas, la mafia légendaire de l'Archipel. Un des moyens de répression utilisé contre cette pègre est la stigmatisation sociale des tatoués, notamment par l'interdiction de nombreux lieux publics aux individus dont la peau est encrée. En effet, et pour des raisons historiques, les Yakuzas ont une propension importante à pratiquer l'Irezumi, alors que la population générale s'est majoritairement détournée de cet art.

 

Perdant de vue l'objectif premier qu'était la lutte contre la criminalité, le gouvernement japonais tire à vue sur tout ce qui est lié au tatouage, même si cela n'a pas de rapport avec les Yakuzas. Ainsi, en avril 2015, de nombreux salons de tatouages ont été victimes de lourdes interventions policières, où tatoués et tatoueurs ont été arrêtés et interrogés, certains pendant 22 jours (durée maximale d'une garde à vue dans ce pays), parfois sans accès à un avocat ni à leurs proches. Des amendes atteignant des montants considérables ont été infligées aux professionnels de l'aiguille.

 

La raison de tout cela ? Une loi de 2001, restée dans l'oubli tout ce temps, et interprétée de manière extensive pour considérer que la pratique professionnelle du tatouage rentrait dans la catégorie des actes médicaux, car il s'agit de faire entrer des aiguilles et de l'encre dans le corps. Si  la majorité des tatoueurs se sont inclinés et ont payé leur amende, l'un d'eux a refusé de fléchir et s'est battu contre cette décision.

 

 

Taiki Masuda, tatoueur des samouraïs, samouraïs des tatoueurs

 

Résistant à la pression, Taiki Masuda, tatoueur d'Osaka, a refusé de s'acquitter de l'amende de 300 000 yens (2 300 euros) qui lui a été infligée. Il s'est alors lancé dans une bataille judiciaire qui a abouti très récemment (son site http://savetattooing.org en japonais et en anglais). Durant son combat contre l'Etat, il a dans un premier temps été condamné par le tribunal d'Osaka à payer la somme de 150 000 yens. Il faudra attendre que la haute cour d'Osaka se prononce et annule la condamnation,  le 14 novembre 2018.

 

Cette décision est historique et d'une importance capitale pour les tatoueurs nippons : elle affirme le fait que l'acte de tatouage n'est pas un acte chirurgical. En effet, la nécessité d'une sensibilité esthétique et le fait que la sécurité du client peut être assurée même si l'opération n'est pas administrée par un médecin rend inapproprié le fait d'interdire la profession de tatoueur sur le fondement d'une loi médicale selon la haute cour.

 

Une solution contraire aurait sonné, sinon la fin de l'Irezumi, au moins une ère bien difficile pour les tatoueurs de l'Archipel. Une majorité d'entre eux a soit fui le pays pour tatouer à l'étranger, soit décidé de rester mais d'exercer dans des salons privés, avec une publicité réduite au minimum et une discrétion proche de la clandestinité. Cette situation est totalement paradoxale : le tatouage japonais est reconnu et respecté dans le monde entier pour ses qualités artistiques, mais sévèrement puni dans son pays natal, alors qu'il est un élément majeur de la culture traditionnelle.

 

La décision de la haute cour d'Osaka pourrait marquer un tournant politique et juridique participant à la reconnaissance du métier de tatoueur, qui n'existe officiellement pas au Japon. Le pays a tout intérêt à opérer rapidement un changement de paradigme sur le sujet afin d’accueillir dans de bonnes conditions la coupe du monde de rugby et ses joueurs tatoués en 2020. Personne n'ose imaginer l'équipe néo-zélandaise jouer en combinaison intégrale pendant l'été nippon...

 

La situation au Japon est-elle transposable en France ?

 

Bien que cela paraisse fou pour les non-initiés, les législations françaises et japonaises sont tout à fait similaires s'agissant du tatouage. En effet, le métier de tatoueur n'a aucune reconnaissance juridique (ce qui pose des difficultés majeures s'agissant du statut des sociétés, des déclarations fiscales ainsi que du statut des apprentis) et la réalisation d'un tatouage, appelée juridiquement effraction cutanée, n'est en principe autorisée que pour les seuls médecins et esthéticiennes. Ainsi, rien n'empêcherait demain les autorités françaises à sanctionner tous les professionnels pratiquant le métier (inexistant) de tatoueur sans avoir l'un ou l'autre de ces diplômes. Il est donc urgent de prévoir un statut professionnel, une reconnaissance, tant pour protéger les tatoueurs, leurs salariés ou collaborateurs, que leurs clients.

 

Benoît Le Dévédec

benoit.ledevedec@tatouage-partage.com